Stations – ou comment tenir l’immobilité

 Séminaire du Collège international de philosophie et de l’Institut des hautes études en psychanalyse, organisé par Jérôme Lèbre, directeur de programme au Collège et membre de l’IHEP

Jeudi 18 février, jeudi 17 mars, jeudi 14 avril, jeudi 19 mai 2016, lycée Henri IV, 18h30-20h30, sauf la séance du  17 mars au lycée Hélène Boucher, 18h-19h30 (détails ci-dessous)

Prochaine séance: jeudi 19 mai, avec Philippe Artières

18h30-20h30

Lycée Henri-IV, 23, rue Clovis, 75005 Paris. Ouvert à tout public, penser à amener une pièce d’identité pour entrer dans le lycée.

Argument du séminaire (1er semestre 2016)

BalthazarSois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence (Robert Bresson, Notes sur le cinématographe).

 

Dans ce séminaire l’immobilité est étudiée non comme le simple négatif du mouvement, mais comme une situation incontournable qui ressort discrètement dans un monde mobile. Se refusant à toute éternisation, l’immobilité se dissémine en une multiplicité de stations, images, textes, corps, pensées, si bien que l’on peut aller loin sans faire un seul pas.
Le séminaire « stations » (argument général ci-dessous) se concentrera cette année sur les situations d’immobilité collective : nous nous intéresserons à ce qu’attend le droit de ce qu’il présente comme une simple privation de mouvement (l’arrestation) et donc à la vie dans les prisons ; mais aussi à l’immobilisation dans les transports, dans les hôpitaux, à la fonction de la position assise dans les écoles (quelles contraintes exerce l’école sur le corps des élèves, parvient-elle à les compenser et comment, que dire de ce concept discuté et à coup sûr contestable d’ »hyperactivité » ?), au problème des troupes arrêtées en stratégie militaire et policière, au rôle tout aussi stratégique de l’immobilité dans les manifestations… Nous nous demanderons si l’immobilité est simplement contrainte voire disciplinaire et ce qui reste d’une statique libre, résistante. Plus généralement, le peuple est-il par essence mobile ? Que serait un peuple totalement ou partiellement statique, qui ne « circule » plus ? Aurait-il encore une identité de peuple ? Il s’agit généralement de savoir à la fois comment on la tolère l’immobilité et comment on la tient. Il ne s’agit pas simplement d’en faire l’éloge ou la critique, mais de la rechercher, dans une suite d’entretiens. Chaque séance est indépendante depuis le début de ce séminaire. 

 

Jeudi 24 mars, avec Arlette Farge:

« Les moments d’arrêt d’un réel mouvementé – foule, corps et émotions dans le XVIIIe siècle populaire »

18h-19h30

Lycée Hélène Boucher, 75 cours de Vincennes, 75020 Paris, salle Louise Fontaine. Avec la participation d’Eric Godeau, professeur d’histoire en khâgne au lycée Hélène Boucher. Ouvert à tout public ; pour les personnes extérieures au lycée, inscription préalable par mail à l’adresse lebrejerome@sfr.fr.

avec la participation d’Eric Godeau, professeur d’histoire en classe préparatoire au lycée Hélène Boucher

Lycée Hélène Boucher, 75 cours de Vincennes, 75020 Paris, salle Louise Fontaine. Ouvert à tout public ; pour les personnes extérieures au lycée, inscription préalable par mail à l’adresse lebrejerome@sfr.fr.

La foule « offre au pouvoir en place l’image d’une mobilité désordonnée », son inquiétude, son émotivité sont « toujours en éveil », la rue est « mouvante et complexe ». En lisant les archives Arlette Farge a déplacé le regard porté sur le XVIIIe siècle vers la vie malmenée du peuple et redonné à cette période une actualité bien différente de la simple opposition entre la monarchie et la philosophie des Lumières. Il fallait cette perspective pour retrouver au cœur du mouvement et des émotions des moments d’arrêt, le plus souvent liés à la saisie des corps comme des paroles par le pouvoir « en place ».   Quand la vie se déroule dehors, sans travail ni logis stables, alors la possibilité s’ouvre de s’arrêter – ou d’être arrêté – en pleine rue ou sur les chemins. 1310958-Jean_Honoré_Fragonard_la_Charrette_embourbée

 

 

 

 

 

 

Fragonard, La Charrette embourbée

 

Argument du séminaire (1er semestre 2016)

Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence (Robert Bresson, Notes sur le cinématographe).

Dans ce séminaire l’immobilité est étudiée non comme le simple négatif du mouvement, mais comme une situation incontournable qui ressort discrètement dans un monde mobile. Se refusant à toute éternisation, l’immobilité se dissémine en une multiplicité de stations, images, textes, corps, pensées, si bien que l’on peut aller loin sans faire un seul pas.
Le séminaire « stations » (argument général ci-dessous) se concentrera cette année sur les situations d’immobilité collective : nous nous intéresserons à ce qu’attend le droit de ce qu’il présente comme une simple privation de mouvement (l’arrestation) et donc à la vie dans les prisons ; mais aussi à l’immobilisation dans les transports, dans les hôpitaux, à la fonction de la position assise dans les écoles (quelles contraintes exerce l’école sur le corps des élèves, parvient-elle à les compenser et comment, que dire de ce concept discuté et à coup sûr contestable d’ »hyperactivité » ?), au problème des troupes arrêtées en stratégie militaire et policière, au rôle tout aussi stratégique de l’immobilité dans les manifestations… Nous nous demanderons si l’immobilité est simplement contrainte voire disciplinaire et ce qui reste d’une statique libre, résistante. Plus généralement, le peuple est-il par essence ou historiquement mobile ? Que serait un peuple totalement ou partiellement statique, qui ne « circule » plus ? Aurait-il encore une identité de peuple ? Il s’agit généralement de savoir à la fois comment on la tolère l’immobilité et comment on la tient. Il ne s’agit pas simplement d’en faire l’éloge ou la critique, mais de la rechercher, dans une suite d’entretiens. Chaque séance est indépendante depuis le début de ce séminaire.

Argument général

L’immobilité n’est pas une catastrophe. Elle ne se confond pas non plus avec la simple inertie. Plus immobile qu’elle, elle tient, se tient au bord de l’abîme, et elle y reste autant que possible. Il ne faut pas attendre d’elle qu’elle s’accomplisse dans le mouvement : elle est déjà aussi un mode du mouvement, un repos dynamique ou tonique. Se refusant à toute éternisation, elle se dissémine dès lors en une multiplicité de stations, images, textes, corps, pensées, si bien que l’on peut aller loin sans faire un seul pas.

Cette expression, « ne pas faire un pas », est prise dans ce séminaire avec le plus grand sérieux et dans toute son extension. Après tout c’est elle qui, chez Kant, caractérise la métaphysique. Ce n’est pas une métaphore : elle implique une pratique de la pensée, une manière de méditer, parfois sur une seule jambe (Nietzsche), ou plutôt des pratiques dont certaines sont vieilles comme le monde. L’immobilité implique le corps, qui tient selon un certain équilibre. Certes il n’y a rien de plus dur à tenir que l’immobilité (à l’école, en prison) mais cette dureté est celle de la photographie (Sam Taylor Wood), des plus grands films (Fenêtre sur cour), de la poésie. Que l’on pense à Artaud : il faut un beau pèse-nerfs, « une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit ».

Chaque séance est une station. C’est bien ce qu’elle est toujours, une station assise, donc paradoxale ; on se demande pourquoi et comment on tient et pour combien de temps encore. Comment le comédien, le danseur, celle ou celui qui pose, mais aussi l’œuvre, l’image, l’écriture tiennent-ils immobiles ? Et les animaux ? Et le couple homme-cheval ? Et les hommes dans un embouteillage, un aéroport, une station de métro ou une station balnéaire ? Quel avantage, quel danger, y a-t-il à maintenir immobile un groupe de CRS, une armée ? Comment toutes ces immobilités évoluent-elles, quels changements de position provoquent-elles ? A l’horizon, immobile, de ces questions se tient une certaine idée du courage.

Jeudi 14 avril, avec Pascal Séverac

18h30-20h30

Lycée Henri-IV, 23, rue Clovis, 75005 Paris. Ouvert à tout public, penser à amener une pièce d’identité pour entrer dans le lycée.

 

Séances antérieures (2014-2015):

Stations 1-3 : position du problème

10 /02/2014 Séance introductive, Du mouvement et de l’immobilité…

17/03 Un pas de plus ou de moins (la question de la métaphysique)

31/03 Pour une statique

Stations 4 à 12 : tenir l’immobilité dans l’art, l’écriture

07/04 Yannick Mouren, professeur d’études cinématographiques, « l’image arrêtée »

28/04 Tanguy Viel, romancier, « En un éclair d’immobilité… »

12/05 Anne Gorouben, artiste plasticienne, « la station du modèle »

26/05 David Hudry, compositeur, professeur de musicologie, « Les expressions du statisme dans la musique de Franz Schubert »

16/06 Aïcha Livia Messina, professeure de philosophie et Sara Pozzoli, réalisatrice : « Poser me va si bien – l’écrit et le film »

13/10 Claire Simon et Nicole Garcia, réalisatrices et actrices – Station « Gare du Nord »

17/11 Carole Douillard, artiste plasticienne

8/12 Jean-Christophe Bailly, écrivain, essayiste

19/01/2015 Sarah Wilson, historienne de l’art et curatrice, Professeure au « Courtauld Institute of Art »  (Londres), « Ekphrase et immobilité : les tableaux vivants de Pierre Klossowski »

 

Argument général

 

L’immobilité n’est pas une catastrophe. Elle ne se confond pas non plus avec la simple inertie. Plus immobile qu’elle, elle tient, se tient au bord de l’abîme, et elle y reste autant que possible. Il ne faut pas attendre d’elle qu’elle s’accomplisse dans le mouvement : elle est déjà aussi un mode du mouvement, un repos dynamique ou tonique. Se refusant à toute éternisation, elle se dissémine dès lors en une multiplicité de stations, images, textes, corps, pensées, si bien que l’on peut aller loin sans faire un seul pas.

Cette expression, « ne pas faire un pas », est prise dans ce séminaire avec le plus grand sérieux et dans toute son extension. Après tout c’est elle qui, chez Kant, caractérise la métaphysique. Ce n’est pas une métaphore : elle implique une pratique de la pensée, une manière de méditer, parfois sur une seule jambe (Nietzsche), ou plutôt des pratiques dont certaines sont vieilles comme le monde. L’immobilité implique le corps, qui tient selon un certain équilibre. Certes il n’y a rien de plus dur à tenir que l’immobilité (à l’école, en prison) mais cette dureté est celle de la photographie (Sam Taylor Wood), des plus grands films (Fenêtre sur cour), de la poésie. Que l’on pense à Artaud : il faut un beau pèse-nerfs, « une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit ».

Chaque séance est une station. C’est bien ce qu’elle est toujours, une station assise, donc paradoxale ; on se demande pourquoi et comment on tient et pour combien de temps encore. Comment le comédien, le danseur, celle ou celui qui pose, mais aussi l’œuvre, l’image, l’écriture tiennent-ils immobiles ? Et les animaux ? Et le couple homme-cheval ? Et les hommes dans un embouteillage, un aéroport, une station de métro ou une station balnéaire ? Quel avantage, quel danger, y a-t-il à maintenir immobile un groupe de CRS, une armée ? Comment toutes ces immobilités évoluent-elles, quels changements de position provoquent-elles ? A l’horizon, immobile, de ces questions se tient une certaine idée du courage.

 

L’immobile dans tous les sens

Ce recueil d’images et de textes n’annonce pas le contenu des stations, mais entend donner une idée des champs multiples de l’immobile.

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Photo

 

 

 

 

« La paralyse, ça ne signifie pas qu’on ne peut plus bouger ni marcher, mais, en grec s’il te plaît qu’il n’y a plus de lien, que toute liaison a été dénouée (autrement dit, bien sûr, analysée) et qu’à cause de cela, parce qu’on est exempté, acquitté de tout, rien ne va plus, rien ne tient plus ensemble, rien n’avance plus ; il faut du lien et du nœud pour faire un pas » (Derrida, La Carte postale)

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« J’entrai dans la ville et passai par plusieurs rues où il y avait des hommes d’espace en espace dans toutes sortes d’attitudes, mais ils étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermées, et j’aperçus dans celles qui étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées. Je jetai la vue sur les cheminées, et n’en voyant pas sortir la fumée, cela me fit juger que tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors, était changé en pierre.
Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris une grande porte couverte de plaques d’or et dont les deux battants étaient ouverts. Une portière d’étoffe de soie paraissait devant, et l’on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n’avoir rencontré aucun être vivant, j’allai jusque-là dans l’espérance d’en trouver quelqu’un. Je levai la portière, et ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes pétrifiés, les uns debout et les autres assis ou à demi couchés.
Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde. Les uns semblaient aller et les autres venir, et néanmoins ils ne bougeaient de leur place, parce qu’ils étaient pétri- fiés comme ceux que j’avais déjà vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième ; mais ce n’était partout qu’une solitude, et il y régnait un silence affreux.
M’étant avancée dans une quatrième cour, j’y vis en face un très-beau bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d’un treillis d’or massif. Je jugeai que c’était l’appartement de la reine. J’y entrai. Il y avait dans une salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai ensuite dans une chambre très- richement meublée, où j’aperçus une dame aussi changée en pierre. Je connus que c’était la reine à une couronne d’or qu’elle avait sur la tête et à un collier de perles très-rondes et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près ; il me parut qu’on ne pouvait rien voir de plus beau.
J’admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette chambre, et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa, garni d’une étoffe des Indes à fond d’or, avec des figures d’hommes et d’animaux en argent d’un travail admirable. »
Scheherazade aurait continué de parler ; mais la clarté du jour vint mettre fin à sa narration. Le sultan fut charmé de ce récit. Il faut, dit-il en se levant, que je sache à quoi aboutira cette pétrification d’hommes étonnante. (Les Mille et une nuits, LXIII Nuit, trad. Antoine Galland).
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Photo : Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat (…) Ne parlez pas de ma colonne vertébrale, puisque c’est un glaive. Oui, oui... je n’y faisais pas attention... votre demande est juste. Vous désirez savoir, n’est-ce pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins ? Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement ; cependant, si je me décide à prendre pour un souvenir ce qui n’est peut-être qu’un rêve, sachez que l’homme, quand il a su que j’avais fait vœu de vivre avec la maladie et l’immobilité jusqu’à ce que j’eusse vaincu le Créateur, marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si doucement, que je ne l’entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s’enfonça, jusqu’au manche, entre les deux épaules du taureau de fêtes, et son ossature frissonna, comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que personne, jusqu’ici, n’a pu l’extraire. Les athlètes, les mécaniciens, les philosophes, les médecins ont essayé, tour à tour, les moyens les plus divers. Ils ne savent pas que le mal qu’a fait l’homme ne peut plus se défaire ! (…) Tel que tu me vois, je puis encore faire des excursions jusqu’aux murailles du ciel, à la tête d’une légion d’assassins, et revenir prendre cette posture, pour méditer, de nouveau, sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas davantage ; et, pour t’instruire à te préserver, réfléchis au sort fatal qui m’a conduit à la révolte, quand peut-être j’étais né bon ! (Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant 4)

 

Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat (…) Ne parlez pas de ma colonne vertébrale, puisque c’est un glaive. Oui, oui… je n’y faisais pas attention… votre demande est juste. Vous désirez savoir, n’est-ce pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins ? Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement ; cependant, si je me décide à prendre pour un souvenir ce qui n’est peut-être qu’un rêve, sachez que l’homme, quand il a su que j’avais fait vœu de vivre avec la maladie et l’immobilité jusqu’à ce que j’eusse vaincu le Créateur, marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si doucement, que je ne l’entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s’enfonça, jusqu’au manche, entre les deux épaules du taureau de fêtes, et son ossature frissonna, comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que personne, jusqu’ici, n’a pu l’extraire. Les athlètes, les mécaniciens, les philosophes, les médecins ont essayé, tour à tour, les moyens les plus divers. Ils ne savent pas que le mal qu’a fait l’homme ne peut plus se défaire ! (…) Tel que tu me vois, je puis encore faire des excursions jusqu’aux murailles du ciel, à la tête d’une légion d’assassins, et revenir prendre cette posture, pour méditer, de nouveau, sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas davantage ; et, pour t’instruire à te préserver, réfléchis au sort fatal qui m’a conduit à la révolte, quand peut-être j’étais né bon ! (Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant 4)
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Photo : « TIMODULE – Imaginez… qu’l’temps passe pas et que nous tous on reste là ! Ah ! la carafe, la cotonnade ! L’HOMME DE BOUE – Imaginez que le temps jamais ne coule plus ! Oh là là : le surplace ! (Novarina, L’Origine rouge)
« TIMODULE – Imaginez… qu’l’temps passe pas et que nous tous on reste là ! Ah ! la carafe, la cotonnade ! L’HOMME DE BOUE – Imaginez que le temps jamais ne coule plus ! Oh là là : le surplace ! (Novarina, L’Origine rouge)
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Photo : « C’est ainsi que, dans une bataille, au milieu d’une déroute, un soldat s’arrêtant, un autre s’arrête, puis un autre encore, jusqu’à ce que l’armée soit revenue à son ordre primitif ; de même l’âme est constituée de façon à pouvoir éprouver quelque chose de semblable » (Aristote, Seconds Analytiques, II)
« C’est ainsi que, dans une bataille, au milieu d’une déroute, un soldat s’arrêtant, un autre s’arrête, puis un autre encore, jusqu’à ce que l’armée soit revenue à son ordre primitif ; de même l’âme est constituée de façon à pouvoir éprouver quelque chose de semblable » (Aristote, Seconds Analytiques, II)
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Photo : DIGNITE PERDUE. — La méditation a perdu toute sa dignité de forme, on a tourné en ridicule le cérémonial et l’attitude solennelle de celui qui réfléchit et l’on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style. Nous pensons trop vite, nous pensons en chemin, tout en marchant, au milieu des affaires de toute espèce, même lorsqu’il s’agit de penser aux choses les plus sérieuses ; il ne nous faut que peu de préparation, et même peu de silence : — c’est comme si nous portions dans notre tête une machine d’un mouvement incessant, qui continue à travailler même dans les conditions les plus défavorables. Autrefois on s’apercevait au visage de chacun qu’il voulait se mettre à penser — c’était là une chose exceptionnelle ! — qu’il voulait devenir plus sage et se préparait à une idée : on contractait le visage comme pour une prière et l’on s’arrêtait de marcher ; on se tenait même immobile pendant des heures dans la rue, lorsque la pensée « venait » — sur une ou sur deux jambes. C’est ainsi que cela « en valait la peine » ! (Nietzsche, Le gai Savoir)
DIGNITE PERDUE. — La méditation a perdu toute sa dignité de forme, on a tourné en ridicule le cérémonial et l’attitude solennelle de celui qui réfléchit et l’on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style. Nous pensons trop vite, nous pensons en chemin, tout en marchant, au milieu des affaires de toute espèce, même lorsqu’il s’agit de penser aux choses les plus sérieuses ; il ne nous faut que peu de préparation, et même peu de silence : — c’est comme si nous portions dans notre tête une machine d’un mouvement incessant, qui continue à travailler même dans les conditions les plus défavorables. Autrefois on s’apercevait au visage de chacun qu’il voulait se mettre à penser — c’était là une chose exceptionnelle ! — qu’il voulait devenir plus sage et se préparait à une idée : on contractait le visage comme pour une prière et l’on s’arrêtait de marcher ; on se tenait même immobile pendant des heures dans la rue, lorsque la pensée « venait » — sur une ou sur deux jambes. C’est ainsi que cela « en valait la peine » ! (Nietzsche, Le gai Savoir)
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maqâm (pl. maqâmât) : littéralement « lieu », « place », « station », « position », « rang ». Le terme dérive de la racine q w m contenant les idées de « se lever », « se dresser (pour agir) ». Par suite, il n’en vint à ne désigner plus que la phase initiale, la station immobile précédant le mouvement. Ainsi, dans le Qur’ân, le terme désigne, généralement, « le lieu où l’on se tient ». Il a pu désigner, aussi, dès les poèmes pré-islamiques, la « situation », « l’état » dans lequel un être se trouve. Le terme a trouvé diverses applications en arabe – notamment sur le plan musical quand, à la fin de la période abbasside, il vint à désigner certains modes musicaux.
Dans le taçawwuf, il signifie « station spirituelle » et se réfère à un état spirituel fixé, distinct du hâl ou état spirituel éphémère », ou, si l’on préfère, au degré d’intériorité permanent dans lequel l’être s’est établi. Chaque maqâm est un degré ou une étape permettant de s’élever et de s’approcher de Dieu. Chacun est un relais ou une « demeure » pour le voyageur sur la route vers le Principe. D’une façon générale, ou considère que « la station (maqâm) est le degré de conformité (adab) que le serviteur réalise par le combat intérieur et l’effort personnel (ijtihâd) et les degrés de certitude (maqâmât al-yaqîn) auxquels il accède par son effort d’acquisition (takassub) et sa recherche (tatallub) » (Ibn ‘Ajîba).
Le terme peut servir à désigner une construction établie en l’honneur d’un saint mais où il n’est pas enterré ou, plus généralement, un lieu où un saint ou un prophète s’est tenu (comme, par exemple le maqâm d’Abraham à la Mecque) et d’une certaine façon, se tient encore. (note lexicale ajoutée au Livre des Haltes d’Abd El Kader, texte signalé par Jean-Luc Nancy, merci !)
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STATION DE LA STATION
Il m’arrêta dans la station et me dit :
La station est la source de la science. La science de celui qui s’arrête est en lui-même. La science de celui qui ne s’arrête pas se trouve chez autre que lui.
Il me dit : la station est lumineuse, elle révèle les valeurs et efface les pensées.
Il me dit : Si tu m’invoques dans la station, tu sors de la station, et si tu t’arrêtes en elle, tu la quittes.
Il me dit : la station est renseignée sur chaque science mais la science n’a pas de renseignement sur la station.
Il me dit : Pour celui qui ne s’arrête pas par moi, toute chose en dehors de moi l’arrêtera.
Il me dit : dans la station il y a une consolation pour ce dont tu t’es écarté et une compensation pour ce que tu as abandonné.
Il me dit : Une connaissance où il n’y a pas de station, retourne à l’ignorance
Il me dit : la station est au-delà de l’éloignement et de la proximité
Il me dit : la science est mon voile, la connaissance est mon discours, la station est ma présence.
Il me dit : dans la station s’est révélée toute différence
Il me dit : la Station est la station de la Station, connaissance de la connaissance, science de la connaissance, connaissance de la science : ni connaissance, ni station.(Muhammad Ibn’ Abdi ‘I-Jabbar Ibn al-Hassan al-Niffari, Le Livre des Stations)
STATION DE L’AU-DELA DES STATIONS« Il m’arrêta au-delà des stations et me dit :
L’existence est une station.
Il me dit : chaque modalité de l’existence est une station.
Il me dit : en chaque station il y a la tentation, et en chaque existence il y a la suggestion démoniaque.Il me dit : la trace de toute chose c’est son statut.(Muhammad Ibn’ Abdi ‘I-Jabbar Ibn al-Hassan al-Niffari, Le Livre des Stations)
STATION DE : ARRETE-TOIIl m’arrêta dans « arrête-toi » et me dit :
Si je te dis « arrête-toi » fais-le pour moi et non pour toi. Ni pour que je m’adresse à toi, ni pour que je te commande, ni pour que tu m’obéisses, ni pour ce que tu sais et ne sais pas de moi, ni pour « il m’arrêta » ni pour « Ô mon serviteur ».(Muhammad Ibn’ Abdi ‘I-Jabbar Ibn al-Hassan al-Niffari, Le Livre des Stations)
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Photo

Photo
SOYEZ DANS LE TEMPS, SOYEZ STATIQUE, SOYEZ STATIQUE AVEC LE MOUVEMENT (Tinguely, Für Statik, Tract diffusé par avion au-dessus de Dùsseldorf, 14 mars 1959)
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Photo de Galerie Nathalie Obadia.
« Cette exposition montre une image centrale, une photographie imprimée et accrochée au mur, et des vidéos projetées de part et d’autre. Il s’agit de juxtaposer la fascination que peut exercer un visage immobile ou figé dans l’instant, et l’énergie qui est dégagée par des images en mouvement directement liées au personnage central. » (texte de la galerie; exposition jusqu’au 5 avril)
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David Hudry présentera le statisme de Schubert dans le séminaire « stations » le 26 mai. Prochaine séance du séminaire le lundi 17 mars.
« Introduction à Idavöllr » de David HUDRY (diffusion intégrale)
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Carole Douillard, « the viewers », une performance immobile au palais de Tokyo, de  dans le cadre de l’exposition ‘Des choses en moins, des choses en plus »
Date:
Le 22 février et le 1er mars 2014 – De 17h à 19hEvénement gratuit sur présentation d’un billet d’entrée à l’exposition en cours, sans inscription.
Amandine Samyn. Nunc Stans – Mostra – Bologna – Palazzo Zambeccari – Arte.it
http://www.arte.it/calendario-arte/bologna/mostra-amandine-samyn-nunc-stans-6311

 

Les naufragés de la Matutina sentaient peu à peu s’entr’ouvrir sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe inerte. La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas. L’immobile, c’est l’inexorable. L’engloutissement les résorbait en silence. A travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère, sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre intérêt, le fatal centre du globe les attirait. L’horreur, au repos, se les amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer, méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant de la houle ; c’était sous ces misérables on ne sait quel bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans une profondeur paisible qui était la mort. La quantité de bord que le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout. On pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait. C’était tout le contraire de la submersion par la marée montante. L’eau ne montait pas vers eux, ils descendaient vers elle. Le creusement de leur tombe venait d’eux-mêmes. Leur poids était le fossoyeur (V. Hugo, L’homme qui rit)

 

Photo : Les naufragés de la Matutina sentaient peu à peu s’entr’ouvrir sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe inerte. La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas. L’immobile, c’est l’inexorable. L’engloutissement les résorbait en silence. A travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère, sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre intérêt, le fatal centre du globe les attirait. L’horreur, au repos, se les amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer, méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant de la houle ; c’était sous ces misérables on ne sait quel bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans une profondeur paisible qui était la mort. La quantité de bord que le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout. On pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait. C’était tout le contraire de la submersion par la marée montante. L’eau ne montait pas vers eux, ils descendaient vers elle. Le creusement de leur tombe venait d’eux-mêmes. Leur poids était le fossoyeur (V. Hugo, L'homme qui rit)
Les stocks vus du ciel
Yves Klein & Jean Tinguely: From the Exhibition:
« Vitesse Pure et Stabilité Monochrome », 1958
Photo : Yves Klein & Jean Tinguely: From the Exhibition:
"Vitesse Pure et Stabilité Monochrome", 1958
Nam June Paik (vidéo, cliquer sur l’image)
TV Buda (1974)
Attendre un travail avec Gary Hill (vidéo, cliquer sur l’image)
Gary Hill, Viewer, 1996
Bill Viola, (vidéo, cliquer sur l’image)
Bill Viola, Te Reflecting Pool (1979)
« Moi je pense que je ne suis qu’une image, je ne suis pas prêt à changer comme ça »  (vidéo, cliquer sur l’image)
Indéfiniment je recommencerai, et indéfiniment je juxtaposerai des vues à des vues, sans obtenir autre chose. L’application de la méthode cinématographique aboutira donc ici à un perpétuel recommencement où l’esprit, ne trouvant jamais à se satisfaire et ne voyant nulle part où se poser, se persuade sans doute à lui-même qu’il imite par son instabilité le mouvement même du réel. Mais si, en s’entraînant lui-même au vertige, il finit par se donner l’illusion de la mobilité, son opération ne l’a pas fait avancer d’un pas, puisqu’elle le laisse toujours aussi loin du terme. (Bergson, L’Evolution créatrice)
Photo : Indéfiniment je recommencerai, et indéfiniment je juxtaposerai des vues à des vues, sans obtenir autre chose. L’application de la méthode cinématographique aboutira donc ici à un perpétuel recommencement où l’esprit, ne trouvant jamais à se satisfaire et ne voyant nulle part où se poser, se persuade sans doute à lui-même qu’il imite par son instabilité le mouvement même du réel. Mais si, en s’entraînant lui-même au vertige, il finit par se donner l’illusion de la mobilité, son opération ne l’a pas fait avancer d’un pas, puisqu’elle le laisse toujours aussi loin du terme. (Bergson, L’Evolution créatrice)
Le jeudi, le vieux car était sur la route, des kilomètres plus haut, bondé de marchandes-pays avec leurs sacs grano, leurs paniers-bankras et leurs poulets. Le voyage ne commençait pas trop mal : quelque part, là-haut sur la route, le car démarrait au devant-jour, complet, tout heureux. Puis, au bout de quelques kilomètres, le car était saisi de légers soubresauts et tel un oiseau de métal déchiqueté, il ralentissait peu à peu pour finir par s’immobiliser dans un toussotement suivi d’un soupir et s’installer à demeure sur la route, trop fatigué, trop épuisé pour bouger. Il restait là jusqu’au soir, les marchandes assises à l’ombre, chassant les mouches à coup d’éventail, tandis que les hommes, l’air important, s’attroupaient autour de la machine pour discutailler et jurer jusqu’à la fin du jour, au moment où la terre s’étant rafraichie, le chauffeur redémarrait lentement, tout revenant en ordre jusqu’au jeudi suivant, quand les marchandes-pays redescendaient avec leurs sacs grano (Olive Senior, « des jeudis sans nuages », in Eclairs de chaleur et autres nouvelles)
Montrer qu’une image résiste au changement… Moi je pense que je ne suis qu’une image, je ne suis pas prêt à changer comme ça (Jean-Luc Godard, « Changer d’image »)
Gary Hill

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