Hommage à Erik Reitzel, 1941- 2012

19 mars 2012 §0 commentaire

 

 

 

 

 

La dernière fois nous visitions le parc de Sophienholm avec Inge et descendions l’escalier qu’il avait conçu avec le sculpteur Hein Heinsen : la lente courbe que propose toujours le chemin du parc est évitée et retracée par cet escalier, ou plutôt ce pont, qui traverse le bois comme un raccourci d’enfant, s’élève à peine au-dessus de la pente et l’adoucit, à peine, en suivant sa propre courbe, que compense un mouvement de torsion rappelant l’équilibre à la fois périlleux et réussi des arbres les plus proches.

 

Trouver la voie la plus simple, la plus rapide et découvrir en elle cet équilibre qui se calcule, parce qu’il a toujours été déjà calculé par la nature elle-même : c’était l’idée directrice d’Erik Reitzel. La nature, pour lui, était tout, et en même temps, elle était infiniment légère, elle ne reposait sur rien, ou plutôt reposait sur le rien : les voies de la création (c’était son autre idée directrice, ou plutôt, c’était la même idée exprimée différemment) sont précisément celles de la destruction : par exemple, les rayons et les cercles concentriques qu’un caillou dessine en tombant sur une pellicule de glace sont les mêmes que ceux que file l’araignée élaborant sa toile. La matière est ex nihilo, et pour le comprendre il suffit de la soustraire autant que possible à son propre poids,  de ne laisser d’elle que ce qui ne résiste pas, d’insister uniquement sur ce qu’on laisse : il suffit de remplacer les lignes de fractures par des câbles, les points de fractures par des soudures. On obtient alors une structure qui fournit la plus grande résistance avec le minimum de matériau.

 

La grande Arche de la défense tient de cette manière, de même que ses ascenseurs extérieurs. C’était peut-être de cette œuvre de J.O. Spreckelsen, dont  il a été l’ingénieur et qu’il a dû terminer sans lui,  qu’il était le plus fier. Mais ce qui l’intéressait au-delà de l’Arche, c’était sa manière d’indiquer par une ouverture verticale et régulière une simple direction, celle de l’axe historique qui la relie au Louvre. Le Louvre lui-même l’intéressait autant que l’Arche, ou même plus dans ses dernières années, non pour son faste mais pour ce que sa masse dissimulait peut-être : les traces d’une demeure plus ancienne et bien plus légère construite par les Vikings. Il ne s’agissait pas d’enserrer l’axe entre deux réalisations scandinaves: le fameux « modèle » scandinave ou nordique, que l’on vante sans rappeler qu’il mène à la fermeture des frontières, l’exaspérait autant que le nationalisme à la française ; il ne pouvait être question que de compliquer l’histoire d’une manière encore simple et un peu ironique, de rappeler ce qu’était l’Europe, reposant aussi sur l’implantation souterraine de piliers en bois disparus depuis bien longtemps. Il semble que l’administration française n’ait jamais voulu de ce chantier.  Mais on n’aurait jamais dû écrire à Erik que l’on craignait pour la stabilité du Louvre : il consacra une énergie folle, en calcul et courriers, pour prouver qu’il pouvait travailler sous le musée sans le faire bouger d’un pouce.

 

Aussi bien, quand d’autres voulaient creuser, par exemple pour l’interconnexion entre le train et le métro à Nørreport, lui préférait le pont au tunnel.  Quand d’autres voulaient déconstruire un Terminal de l’aéroport de Copenhague pour le déplacer, lui observait la structure et trouvait que l’on pouvait faire plus vite et moins cher : Le Terminal fut soulevé, posé sur des roulettes télécommandées et mené en une demi-journée à l’endroit souhaité. En fait, Erik avait trouvé la voie la plus rapide de la déconstruction, et cela toujours en fonction de son idée directrice, celle de la stricte équivalence entre construction et destruction, qui aussi bien mène à déplacer sans rien détruire et de fait, déplace toujours : les ponts sont courbes, l’Arche est décalé de 6° par rapport à l’axe historique.  Le simple est toujours oblique, tordu et imprévisible, tant dans les réalisations d’Erik Reitzel que dans les projets qu’il forgeait parfois en quelques secondes : « on pourrait tout suspendre… » m’avait-il dit au moment où s’ouvrait le concours pour la nouvelle liaison d’accès au mont Saint-Michel ; il semblait qu’il allait se présenter, mais il plaisantait, il allait prendre sa retraite tout en gardant ses cours à l’école d’architecture de Copenhague.  D’une manière imprévisible, Erik a maintenant franchi un pont qui ne mène pas d’une portion du chemin à l’autre mais ne s’appuie vraiment sur rien, et serait un scandale pour l’ingénieur si la vie n’était précisément cela : une structure tenue entre rien et rien, et qui s’élabore en suivant les lignes de sa chute ou de sa fragmentation, mais dans la matière solide et légère des qualités humaines : la gentillesse, la générosité, l’attention aux autres, l’humour, voilà ce que cet ami si cher tendait au-delà de tout calcul.

message de l’Unesco   article de la presse danoise  site de la société Eri  Les forces invisibles, Arte TV

Le Globe de l’Unesco (E. Reitzel)  en maintenance:

 

 

 

 

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