Doit-on viser à se différencier par son action ?

17 septembre 2011 §0 commentaire

 


 

Introduction

On est toujours effrayé par ces manifestations de masse où des adultes et des enfants font les mêmes mouvements en même temps, ou ne font des mouvements différents que pour former ensemble une figure commune, rosace ou drapeau d’un pays sans liberté.

Chacun de nous est capable de comprendre que son action ne peut être purement individuelle, ne peut viser que lui-même, à moins de sombrer dans un égoïsme et une solitude tout aussi effrayants que les manifestations de masse. En fait, notre capacité à nous donner une fin pour notre action est la même raison que celle dont dispose tous les nos semblables, semblables pour cette raison. Il est donc normal que nous visions des fins communes. En d’autres termes, l’action ne prend sens que si sa finalité dépasse l’individu, que si elle est compréhensible, acceptable, voire voulue, par d’autres êtres raisonnables. Mais d’un autre côté, et aussi parce que nos fins doivent venir spontanément de nous-mêmes, chacun de nous exige, et avant tout de lui-même, que cette action exprime son individualité. Elle doit pouvoir se reconnaître, et donc se différencier de celle de tous les autres individus raisonnables. Cependant, au moment même où nous considérons cette différenciation, non seulement comme un devoir, mais comme la fin de l’action, nous commençons à douter de la valeur de cette fin : elle ne s’accomplit pas dans l’action mais la rabaisse au rang de moyen, au service de la différenciation ; elle vise un résultat purement négatif : ne pas être comme les autres, résultat qui contredit foncièrement l’universalité de la raison – et finalement l’idée même de devoir. Nous sommes donc ici en présence d’une véritable antinomie de l’action, qui prend un sens très concret, à chaque fois que nous nous demandons si nous n’allons pas perdre quelque chose de nous-mêmes en agissant, ou si au contraire nous agissons d’une manière trop individuelle : doit-on viser par son action à se différencier des autres ?

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I. Non, il faut se donner une finalité commune.

 

A. Viser une fin universelle pour obéir à la raison, qui demande l’universel avant de donner des fins.

Si se différencier est une fin : égoïsme, repli sur soi ; en apparence, refus de toute raison au profit du plaisir particulier. En fait, mauvais usage de la raison.

Cf. Kant : Le devoir, comme exigence de la raison, c’est l’universel, la forme de la loi ; non pas agir comme les autres ou les imiter mais agir immédiatement comme être raisonnable.  Seule finalité découlant du devoir, fin universelle, le bien.

La différenciation existe, mais comme conséquence non-voulue et sans finalité : celui qui agirait moralement serait le seul (il n’y a peut-être pas un juste sur cette terre, saint Paul – Kant), ceux qui agissent le plus moralement servent de modèle. Cf Socrate, « je suis le seul politique » : non parce qu’il veut se différencier, mais parce qu’il est le seul à penser l’idée universelle de politique.

Pb : la différenciation n’est plus admise ; Cf. l’interprétation de la Terreur par Hegel, la loi morale a été anticipée par la loi politique. Le système du droit kantien et fichtéen soumet toute action différenciée à une contrainte juridique absolue, qui donne une forme universelle à la violence particulière tout en niant toute action individuelle.

 

B.Par son action, viser un bien commun qui se différencie

Il faut viser le bien, en tant qu’il s’agit d’un bien différencié par l’activité sociale : tout le monde ne peut faire la même chose.

Cf. Aristote, recherche du bien commun, mais ce dernier se divise : différents genres de bonheur – de biens dans la société ; la finalité me différencie en me faisant appartenir à la communauté. Pb : Pas de vraie liberté sous cette forme.

 

C. La différenciation est libre quand elle n’est qu’un moyen pour l’action commune

Chacun choisit de se différencier, choisit son rôle social et son mode d’action. La fin de l’individu (se différencier) est un moyen pour l’Etat, qui a pour fin une société différenciée ; et vise-versa : l’existence d’une société différenciée est un moyen pour l’individu de faire valoir sa singularité en choisissant des actions et des fonctions existantes.

Cf. Hegel, Principes de la philosophie du droit

Cette logique, le grand homme la découvre à ses frais : Il vise la différence, la gloire, mais en prenant la libération du peuple comme moyen il devient lui-même le moyen d’une fin plus haute que sa gloire, la liberté du peuple…

Cf. Hegel, La Raison dans l’histoire.

Pb : la logique de la souveraineté ; le fait que tout reste soumis à une grande différence, gouvernant / gouvernés. Le souverain est un grand homme qui ne fait plus rien, et finalement, quand les grands hommes n’ont plus rien à faire, le souverain est celui qui ne fait rien pour le,devenir. S’il est prince denaissance, on voit au mieux qu’il est le seul à se différencier passivement, naturellement des autres.

Le chef d’Etat, source de l’action politique, élu ou non, a donc pour définition de vouloir sans agir, ou d’agir sans ne rien faire, il lance simplement l’action par un « je veux », que le gouvernement doit suivre en agissant. Ainsi le souverain donne un principe contradictoire d’unité à la politique ; il commande passivement l’action de l’administration, seule action politique, et laisse libre tous les membres de la société civile de se différencier activement et librement, mais sans « toucher » par leur action au pouvoir souverain : le citoyen n’a droit qu’à une action non-politique (économique) ou à une pensée politique (esprit critique sans résistance active, vote sans mandat).

Risque finalement d’une rechute dans l’uniformité : solitude du souverain opposé à tous.

 

II. Oui, il faut prendre comme finalité de se différencier.

 

A. Sans cela, on tombe dans l’uniformité du totalitarisme ou de la communauté sectaire

Risque de toute fin commune : écrasement des différences ; inconsciente dans le despotisme, et consciente dans le nazisme : accentuation des différences afin de les juger insupportables et de les supprimer.  Quand la finalité est directement le bien commun on risque toujours la fin de toute différenciation.

Cf. le passage de la communauté politique à la masse uniforme, qui n’a pas d’autre fin que son autodestruction (H. Arendt).

Mais aussi ensemble des petites « communautés » qui nient l’individu ou le sacrifient (cf petits despotismes) : sectes, mouvements extrémistes politiques ou religieux. La finalité religieuse n’est alors qu’un moyen de pousser l’individu au sacrifice.

 

B. Viser directement la différence, et faire du bien commun une dernière fin, sans doute impossible.

Agir, c’est d’abord affirmer une différence contrainte, et la transformer en différence consciente et voulue.

Cf. passage de l’imitation à la liberté : agir comme un individu libre, c’est d’abord l’imiter (enfance) et ensuite s’en différencier en étant libre (âge adulte).

Cf. Marx, non plus penser le monde mais le transformer, conflit de classes, chaque prolétaire doit comprendre ce qui le sépare de celui avec qui il contracte (le patron) et ensuite de ce qui le rapproche de ceux qui sont dans la même situation ; très peu de choses chez Marx sur une société « communiste » qui de toute façon devait être égalitaire sans être uniforme. Ce qui l’intéresse est l’étude des conflits propre à l’économie capitaliste. Il faut la rupture Marx / Engels – Lénine –Staline pour retomber dans le problème du IIA.

Marx n’a pas prévu la déformation totalitaire de sa pensée, mais il a prévu l’extension d’une « classe moyenne » qui ne sait plus se différencier des classes en conflit : uniformisation sociale.

Face à cela : la réponse n’est pas dans la formation d’une petite communauté d’intérêt non représentative, qui se présente encore comme « prolétariat ». Mais dans l’acceptation d’une diversité plus précise que celle du conflit de classes. On pense d’abord à un libéralisme non idéologique ou politique mais théorique, cad. économique.

 

C. Viser directement la différence, et obtenir le bien commun sans délai, à titre de « by-product ».

By- product : finalité seconde, non recherchée, qui fait de la finalité recherchée un simple moyen, mais sans être  une finalité dernière : elle se réalise effectivement.

La communauté est l’ensemble des petites communautés, tant qu’elles ne s’isolent pas et laissent l’individu libre : cf. politique des E.U..

Libéralisme, concurrence : il faut se différencier pour mieux travailler, produire, vendre. (NB : c’est vrai pour la consommation mais elle n’est pas une action, c’est une apparence d’action). L’ensemble des activités différenciées (entreprises et individus) entraîne une croissance commune ; grande action de la « Main invisible » de Smith. Max Weber sur le lien entre communautarisme protestant américain et libéralisme.

 

Transition : Risque d’un éclatement de ce qui est visé, la communauté, toujours dissoute en communauté d’intérêts soudées (Lobbies), contre nécessaire « atomisme » du libéralisme. Non pas affirmer contre l’action individuelle le collectif mais au contraire faire retour à l’individu, comme affirmation active d’une différence individuelle.

 

III. L’individu se différencie en agissant : il le fait sans la différence entre moyen et fin.

 

A.La singularité de l’action tient à l’irréductibilité de l’individu libre

L’individu est toujours déjà différent dans chacune de ses actions. Il est « jeté » dans un monde sans universel, sans fin donc sans moyen. Il doit lui-même se définir.

Cf. Sartre, projet existentiel. Le collectif n’est pas une fin qui réduit l’individu au rang de moyen, mais un horizon élargi de l’action individuelle, car en me choisissant je choisis tous les autres.

Mauvaise foi de l’imitation collective, ou du « on » heideggerien. « On » est celui qui ne doit pas se différencier, alors que l’existence l’exige.

Pb : conflit Moi / autre ; l’autre m’aliène et nie ma différence, m’objective ; refus de l’autre ; ce n’est pas une solution de transformer l’existentialisme en héroïsme et en destinée collective (nazisme de Heidegger).

 

B. Affirmation singulière de soi, sans « unité » individuelle » : les différences actives.

– « viser » à se différencier, c’est agir contre l’autre est finalement faire semblant d’agir :

cf. Rousseau, Second Discours, sur l’agitation de la société creusant ces inégalités, « furie de la distinction » dans l’action et la passion qui s’entretiennent l’une l’autre. Sur ce semblant d’action :

– Cf. toute activité ayant une fin à la fois différenciante et convenue (sport à la mode…).

– Cf. différenciation des moyens pour parvenir à une même fin (aller au travail en même temps que tout le monde, mais en trottinette).

– Cf. finalité différenciante, mais sans action : consommation, vêtements « sports », voiture tout-terrain (le 4×4 a franchi tous les stades : outil professionnel, objet de loisir, signe de richesse).

Amour propre / amour de soi ; la vraie action singulière ne fait pas la différence avec l’autre (pitié, et expression de la volonté générale : je vote pour moi, le calcul des voix se charge d’exprimer ma vraie volonté comme volonté générale, je ne différencie pas ma volonté de la volonté générale, même si elles ne coïncident pas).

– chacun est déjà composé d’une multitude de forces se différenciant, et ne fait qu’affirmer sa différence, sans considération négative de l’autre ; il faut faire la différence.

Cf. Calliclès, individualisme de concurrence ; Nietzsche va plus loin : pas individualisme ; mais recherche d’une communauté impossible, celle des hommes acceptant de ne plus considérer négativement l’autre mais de forger activement leur propre existence.

– Même recherche dans le « consensus » (Habermas) ou dans la société différenciée de Rawls. : pour une différenciation active libérée de tout héroïsme.

(NB : ne pas utiliser Darwin : concurrence entre espèces, non entre individus)

 

C. Faire valoir sa différence positivement et non individuellement : les minorités agissantes.

– La minorité n’est pas la communauté ;conçoit la mise en commun comme un moyen d’action et non comme une fin. L’action collective (moyen) est issue du croisement et de la conjonction aléatoire de fins individuelles (Cf. lutte contre le Sida orchestrée par les malades, résistance trans-nationales des sans-papiers, etc.)

– la minorité fait valoir sa différence pour se faire comprendre : l’être-malade, ou l’être sans-papiers n’est pas une définition commune mais une situation partagée par des individus différents, qui agissent collectivement. Même quand une différence semble aller de soi elle doit être faite pour être politiquement admise. Théorie de l’ acting up.

– les minorités échappent à la logique de la souveraineté : Deleuze ou Foucault.  La grande différence gouvernant/ gouvernés tente d’effacer les revendications singulières, il n’y a pas de traductibilité entre action minoritaire et langage souverain, c’est bien pourquoi l’action minoritaire est toujours résistance.

– Lien avec résistance inactive (Gandhi). Mais il est net que les minorités se sont inspirés de la lutte indienne parce qu’elle ne veut pas la différence : l’inaction ou l’action décaler (Gandhi trouvé par la police en train de filer tranquillement du coton) a été transformée en jeu actif, acting up.

– Résistance toujours risquée : plasticité de la société lui fait intégrer et valoriser toutes les formes de différenciation, cf. minorité bobo, transforme l’action en attitude.

 

Conclusion

On ne doit pas viser à se différencier des autres. Non parce qu’il s’agit d’une mauvaise fin, mais parce que cette fin rend contestable l’idée même de finalité. L’action n’est pas un moyen parmi d’autres d’être différent, et n’est pas non plus ce qui doit viser à nous fondre dans la masse ou dans une communauté qui sacrifie l’individu. L’action, à elle seule, fait la différence,  elle affirme et montre que les individualités ne sont pas les mêmes et n’abdiquent pas passivement leur singularité. Cette différence active n’empêche nullement de mener une action collective, dans laquelle chacun se retrouve et montre pacifiquement qu’il mérite considération de la part de la communauté, puisqu’il y participe activement.

 

 

 

 

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