méthode de la dissertation

17 septembre 2011 § 0 comments

 

 

LA DISSERTATION (ET L’EXPOSE ORAL)

 

 

La dissertation est un exercice dont le but est la résolution argumentée d’un problème philosophique.  En poursuivant ce but on s’exerce à penser selon une méthode définie.  L’objectif plus lointain de la dissertation est d’ouvrir un passage vers d’autres manières de penser. On apprend des contraintes pour s’en éloigner en gardant l’idée précise de cette distance.

I. Les principes

 

Les principes de la dissertation définissent l’exercice: il faut les respecter pour faire une dissertation (et pas autre chose) qui sera aussi évaluée en fonction d’eux. Ils doivent donc être clairement énoncés.

 

1. Le principe d’immanence

 

Le sujet proposé fixe le cadre de la dissertation. Il ne le fixe pas de manière immédiate. C’est à l’auteur de montrer que le sujet implique un problème et que celui-ci détermine un champ de réflexion. Déterminer un champ, c’est le limiter et l’orienter d’une manière immanente.

La dissertation s’oppose donc aux réflexions « hors sujet » que l’on peut classer en différents types :

– les divagations, dues à une absence de détermination du sujet.

– les digressions, dues à une détermination fautive ou vague du sujet (que l’on dit alors non ou mal compris).

– les réflexions transcendantes, déterminées en fonction de critères extérieurs au sujet (méthode d’approche et champs d’application préconçus). Se méfier particulièrement des critères qui ont pour origine :

– la confusion entre deux sujets (proposés en même temps, ou traités à des moments différents).

– la confusion entre le champ d’un problème et le domaine d’une science : on croit qu’un sujet sur l’inconscient est un sujet de psychanalyse, que la paix est uniquement un problème politique, etc. ; cette confusion renforce souvent les obstacles psychologiques et doxiques.

– des obstacles psychologiques : on « a toujours refusé » ou on « se sent incapable » de s’aventurer dans tel ou tel champ, et cela souvent parce que l’on redoute tel ou tel domaine (celui de la logique, de l’histoire, etc.)

– des obstacles doxiques : On impose au sujet des déterminations culturelles, qui découlent en fait de la situation dans laquelle on le traite (les murs d’un établissement universitaire sont ici d’une efficacité prodigieuse). Le sujet « pourquoi lit-on » sera prétexte à une vaste apologie de la culture littéraire et philosophique alors que les textes ou les mots  les plus lus au monde se trouvent sur des panneaux, des enseignes, des affiches, des emballages, dans les rues, les entreprises, les postes ou les lieux de croyance. Un sujet sur « l’abandon » donnera immédiatement lieu à une condamnation éthique, alors qu’on abandonne plus fréquemment un match de tennis ou une vielle paire de chaussures qu’un ami ou un enfant. Le risque le plus grand est de faire de la philosophie elle-même un critère externe de détermination, alors que son universalité, ou mieux, son immanence, s’y opposent. Voir le reproche que fait le vieux Parménide au jeune Socrate, disposé à admettre « une forme en soi et à part soi du beau, du bien et de la toutes déterminations pareilles, » mais non « d’objets comme ceux-ci, qui pourraient sembler plutôt ridicules : cheveu, boue, crasse, ou tout autre objet de nulle importance et de nulle valeur » ; « c’est que tu es jeune, Socrate, et pas encore saisi par la philosophie, de cette ferme emprise dont, je le compte bien, elle te saisira quelque jour, le jour où tu n’auras mépris pour rien de tout cela. A cette heure, tu as encore un regard à l’opinion des hommes » (Platon, Parménide, 130b-e). Le Gorgias montre que le jeune Calliclès a beaucoup à apprendre, sur ce point, du vieux Socrate.

 

2. Le principe d’exhaustivité

 

La dissertation doit épuiser le sens du sujet, c’est-à-dire le champ de la problématique. Le succès sera ici toujours relatif. Il n’empêche que l’on peut prétendre à l’exhaustivité si l’on montre clairement que toute l’argumentation est la suite, progressive et sélective, de la détermination de la problématique ; les principales solutions au problème tel qu’on le pose trouvent alors leur place de manière ordonnée dans le corps du travail, l’inessentiel peut être écarté. La dissertation s’oppose ici à toute réflexion partielle ou lacunaire, laquelle a pour origine, soit un manque d’ordre dans l’argumentation, soit une approche transcendante du sujet (voir plus haut).

 

3. Le principe de continuité

 

La dissertation doit respecter toutes les étapes de la résolution du problème. A l’auteur de choisir son mode de raisonnement ; il y en a plusieurs, et peut-être même un par problème. Mais on ne doit jamais se permettre de sauter d’une idée à l’autre et même d’une affirmation à l’autre. Tout doit être expliqué et justifié, rien ne doit rester implicite. Ainsi, la dissertation est démonstrative. Elle s’oppose à tout discours incohérent ou rhétorique.

 

II. La Préparation

 

Il faut que se succèdent :

 

  1. Une lecture répétée du sujet : sans préjugés et sans notes ; tout au long de ce travail, le libellé doit rester visible sur un coin de table.

 

  1. L’analyse du sujet : s’agit-il de définir un concept, d’étudier la relation entre deux concepts, de répondre à une question ? La formulation comporte-t-elle des ambiguïtés sémantiques (mots à double sens : « la rigueur des lois ») ou syntaxiques (génitif subjectif/objectif : « la peur de l’animal »). Il faut tenir compte de certaines oppositions implicites : pouvoir / devoir ; nous/ on.

 

 

  1. La détermination de la problématique : même si apparemment il ne s’agit que de définir un terme, et « même si » une question claire semble déjà guider toute la recherche, un véritable travail reste à faire pour passer du sujet à la problématique. On dégage les présupposés du sujet (une opinion commune, ou au contraire une volonté de paradoxe). On recherche la tension ou la contradiction fondamentale qu’impliquent de tels présupposés à l’intérieur de leur champ propre. Si le champ de ce qui fait maintenant  problème est correctement déterminé, toutes les affirmations possibles concernant le sujet proposé se présenteront sous la forme d’une hiérarchie de solutions.

 

  1. Le plan : Certains préféreront « jeter sur le papier » les idées qui leur viennent à la lecture du sujet, avant de reprendre de manière plus ordonnée la détermination de la problématique et l’organisation du plan. Cependant, pour tous, le plan ne doit pasinformer de l’extérieur une matière indéterminée ; il ne fait qu’un avec la progression de la recherche ; À chaque problème son mode de résolution, on ne peut donc se risquer à proposer un plan-type. Une chose est sûre, c’est que ceux qui tiennent à la succession d’une thèse (oui !) d’une antithèse (non !) et d’une synthèse (oui et non, non et oui !) rendront leur entourage fou avant d’achever leurs études de philosophie.

 

Tentons cependant de formuler une méthode pour construire un plan

La dissertation recherche généralement en fonction du problème qui l’occupe :

une solution immédiate, qui découle de la prise en compte et de l’explicitation des présupposés du sujet ; on nomme aussi cette partie « analyse de notions », mais il faut bien comprendre qu’on se meut ici dans le domaine des notions communes et que l’analyse doit être résolutive. Bien menée, cette première démarche finit par montrer sa naïveté et sa fragilité. C’est la solution immédiate qui demande alors à être remise en cause.

une solution réfléchie, qui découle de la remise en cause de la première démarche. Parce que l’on progresse en réfléchissant, il est normal que l’on prenne une direction nouvelle, que l’on se reprenne, et que cette solution réfléchie semble l’inverse de la solution immédiate. Mais cette inversion dégage par contraste des présupposés fondamentaux qui sont restés stables depuis le début de l’argumentation. On découvre que c’est eux qu’il faut combattre pour sortir de l’antinomie. Dans le meilleur (et le plus fréquent !) des cas, c’est la facture même du sujet qui enfermait la réflexion dans ces présupposés, et on doit la critique pour traiter à fond le problème posé.

Une solution définitive, qui découle de ce dernier combat. A ce stade, on doit même parler d’une véritable décision, pleinement libre puisqu’elle se dégage de tous les présupposés, mais nullement arbitraire puisqu’elle implique que l’on ait pleinement rendu justice aux positions les plus immédiates et les plus réfléchies.

L’économie générale de l’exposition peut amener à condenser ou à découper ces moments : on peut aussi leur trouver des variantes. On peut refuser ce mode de raisonnement au profit d’un autre plus adapté. Bref, rien n’oblige personne à faire des dissertations en trois parties.

 

III. Les règles d’exposition

 

1. La dissertation commence par une introduction, qui présente le sujet et sa problématique

 

Après un petit « ancrage » assez original pour capter l’attention du lecteur (ne pas l’assommer par une formule du type : « de tout temps l’homme… » On détermine la problématique et ses enjeux en respectant les termes du sujet. On peut annoncer très rapidement le plan, sans oublier que la fin d’une dissertation (comme celle d’une histoire drôle) ne se raconte pas au début.

En fait, l’introduction rend compte du travail préparatoire qui a permis de mener une réflexion construite, et prépare donc le lecteur à suivre cette réflexion.

 

 

2. Elle comporte un développement en deux ou trois parties, rarement quatre, solidement argumentées et articulées.

 

– Chaque partie comporte une introduction, un développement et une conclusion (solution reprenant les termes du sujet, la conclusion est aussi une transition, sauf pour la dernière partie.

– L’argumentation doit être claire et progressive ; elle est impersonnelle (-pas de « je » ni d’opinions) et prétend à l’universalité ; pour être à la hauteur de ses prétentions, elle n’a pas à s’appuyer en permanence sur des vérités absolues, mais à tenir compte de toutes les objections possibles : elle est donc plus polémique que déductive, et c’est pourquoi on nomme parfois le développement « discussion ». L’argumentation s’adresse à un lecteur, qui n’est ni un disciple, ni un monstre, ni un génie, ni un idiot.

– Le métalangage : l’argumentation est faite pour se comprendre d’elle-même et ne demande pas à être sans cesse commentaire ; une démarche longue, difficile, ou osée, peut néanmoins être présentée ou résumée rapidement.

– L’utilisation des exemples est nécessaire dans toute dissertation. Ceux-ci appartiennent forcément au champ de la problématique. On peut distinguer :

– les cas singuliers qui servent de base à une démarche inductive, et que l’on peut trouver dans tout le développement, mais surtout dans la première partie (qui parce qu’elle est la première privilégie la définition extensive des concepts).

– les exemples qui illustrent un concept défini par compréhension ou une proposition générale, et qui doivent être présents. Dès qu’ils ne sont pas faciles à trouver ! On montre ainsi qu’une idée abstraite s’applique bien à des objets ou à des situations concrètes. On trouve surtout ces exemples dans la (ou les) partie(s) réfléchies et décisives.

– les contre-exemples, très précieux pour remettre en cause une étape du raisonnement. Beaucoup de contre-exemples illustrent la relativité d’une proposition particulière, et surtout, il suffit d’un contre-exemple pour réfuter une proposition universelle.

– les exemples piégés, qui semblent illustrer une idée, mais qui bien considérés la font vaciller et viennent plutôt à l’appui de l’idée inverse ; ainsi le même exemple,  cité naïvement puis repris, peut servir dans deux parties différentes, et montrer de manière frappante la progression du raisonnement.

– les contre-exemples piégés, utilisé pour montrer que même les cas qui semblent le plus s’opposer à une affirmation la confirment. Ils renforcent souvent la solution définitive d’un problème dans la dernière partie.

– les paradigmes (ou figures) : ils endossent à la fois le rôle de l’idée et de l’exemple ; ils condensent tout le champ de la problématique en montrant que sa solution ne se trouve que dans une entité concrète (objet, œuvre, situation, personnage). Ils permettent donc de donner à la solution d’un problème une détermination maximale et souvent définitive (fin du développement).

– Les références aux auteurs et aux œuvres dans l’argumentation ne sont jamais obligatoires ; c’est à celui qui rédige la dissertation de montrer qu’une référence est utile pour approfondir tel problème, pour cheminer vers telle solution. Il en découle que les références seront détaillées mais peu nombreuses, presque ou totalement absentes dans la première partie, souvent indispensables dans les parties plus réflexives, et absolument interdites dans les moments où l’auteur de la dissertation doit traite seul de son sujet (introduction et conclusion de la dissertation et de chaque partie).

Plus précisément, une référence est utile si :

– elle appartient au champ de la problématique. En revanche, le fait qu’elle soit puisée dans le « domaine philosophique », pour autant que celui-ci existe, est secondaire : des textes littéraires, des films, des écrits d’artistes, peuvent comporter des concepts et des théories utiles ; montrer leur pertinence dans le cadre d’une dissertation, c’est les « rendre philosophiques ». De même, le déroulement de l’histoire de la philosophie est subordonné à l’orientation de la problématique (l’argumentation doit être « précise historiquement » mais non « historique »).

– elle se présente comme le micro-commentaire d’un texte ou d’une œuvre, assez détaillé pour s’inscrire dans une argumentation précise< ; on évite ainsi les évocations vagues (l’apparition éphémère du « cogito de Descartes » et de « l’idée kantienne » n’a jamais résolu un problème) et les arguments d’autorité.

– elle n’est confondue ni avec une simple citation (non argumentée) ni avec une opinion (à bannir de toute dissertation) ni avec un exemple (jouant un rôle différent dans l’argumentation).

 

3. La dissertation comporte une conclusion claire, concise et définitive.

 

La dernière partie du développement vient de donner une solution définitive au problème d’ensemble, cette solution est précise, déterminée, et comme elle succède à toutes remises en cause, elle n’en admet plu. Si l’on éprouve encore le besoin de relativiser, d’élargir, d’ouvrir des perspectives, c’est que le développement n’est pas exhaustif. Il doit être repris ou complété. Si ce besoin est éliminé, on peut conclure, c’est-à-dire clore la discussion : quelques formules marquantes, tenant précisément compte de la détermination de la problématique présentée en introduction, réaffirment la force de la dernière solution, et donc de toute la dissertation, elles prouvent au lecteur qu’il n’a pas perdu son temps, puisqu’on lui offre finalement une vraie issue pour un problème important.

 

 

 



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