Toutes les beautés sont-elles semblables ?

17 octobre 2011 § 0 comments

 

 

« Nous sommes deux sœurs jumelles », chantent Delphine et Solange dans les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Il n’y a pas, semble-t-il, de beautés plus semblables, ressemblance que ne fait que renforcer la couleur différente de leur robe et de leur chapeau. Et pourtant, l’une est blonde et l’autre châtain, l’une est danseuse et l’autre musicienne, elles diffèrent selon d’autres aspects, et surtout, les actrices qui les incarnent sont plus différentes qu’elles !  Catherine Deneuve et Françoise Dorléac  sont sœurs mais non jumelles, l’une est mannequin chez Dior, l’autre chez YSL, et leurs carrières cinématographiques sont divergentes. La ressemblance apparente cache des différences réelles…

                La beauté fait voir au moins double.  Elle se réfléchit dans les êtres qui la font miroiter, tout en restant la beauté, identique à elle-même. L’équilibre des formes, les nuances de couleurs, la grâce du mouvement, qui nous font dire qu’un être est beau, se retrouvent avec des variations dans un autre, si bien que tous les beaux êtres de la belle nature comme des beaux arts ont une apparence commune. Seule la beauté est même en mesure de nous faire croire à l’unité du monde. Mais d’un autre côté, l’art n’aurait aucun sens si la beauté se manifestait déjà entièrement dans la nature, et surtout, la diversité des beautés naturelles et artistiques est essentielle à leur co-émergence, ou à leur co-naissance. La ressemblance ne se laisse donc pas réduire à l’identité. Seulement, si l’on prend le chemin de la diversité, on a tendance à le poursuivre jusqu’à la dissemblance, au risque de se perdre dans une pluralité qui nous fait perdre le sens de la beauté. D’où le problème : jusqu’où aller dans la dissemblance ? Peut-on encore dire que toutes les beautés sont semblables ?

 

I. Les beautés sont nécessairement semblables

A. Une exigence de ressemblance : des canons de la perfection à la mode moderne

Normes collectives, sociales de la beauté ; « beauté canonique ».  Ces normes évoluent bien sûr dans le temps et dans l’espace. Mais l’évolution est toujours progressive, si bien que les beautés sont toujours semblables, sans être identiques. On le voit au mieux à travers les règles esthétiques d’une civilisation, ou de deux civilisations proches.

Beauté canonique égyptienne : perfection esthétique – politique – morale de la beauté souveraine. Nefertiti (épouse d’Akhénaton) et Nofretari (épouse de Ramses II).

          Beauté canonique grecque : perfection esthétique – politique – morale des dieux. Les dieux sont tellement semblables qu’on ne peut les différencier que par leurs attributs (arc, lyre, etc.) ou par leur emplacement (dans le temple de tel Dieu). Pour certaines statues on ne sait quel Dieu est représenté. Les dieux principaux, bien que d’origines diverses, sont frères et sœurs, fils et filles de Zeus.  Cf le dieu de la beauté et la déesse de l’amour,

Apollon du Belvédère et Aphrodite de Praxitèle.

Distinction par les attributs (Lyre et flûte) des deux frères complémentaires de la création artistique, Apollon et Dionysos

 

 

          La norme peut être contraignante. Cf, pour le corps des femmes, le corset, emblème de l’imposition des formes. Elle peut aussi être libératrice. La « belle époque », marque la fin du corset et la libération du corps. En même temps, c’est un mouvement de « mondialisation » : les Ballets russes de Diaghilev, en 1909, triomphent au Châtelet dans Shéhérazade, et inspirent Paul Poiret, couturier de la belle époque libérant les femmes de leur corset et organisant des fêtes persanes. Ensuite ce sont les années folles : la beauté devient encore plus libre parce qu’elle se démocratise, les vêtements se simplifient et deviennent accessibles au « peuple ».

          Liberté et contrainte normative se rejoignent avec la « Globalisation ». Une certaine uniformisation accompagnée de l’exigence impossible de ressembler à certains idéaux de beauté. Rôle considérable joué par le cinéma : aspect « canonique » d’Audrey Hepburn, de Marylin Monroe, etc.  

 

          L’idéal de beauté est le principe même de la ressemblance : les beautés ne se ressemblent pas entre elles si elles ne ressemblent pas à un modèle.  

B. De l’idéal de beauté à l’idée du beau.

La beauté tend à devenir universelle. Elle s’idéalise. L’idée du beau est ce qui rend les beautés semblables, car toutes y participent.

Possibilité de conjuguer toutes les femmes pour obtenir la plus belle femme : Zeuxis, préparant un tableau pour le temple d’Héra à Agrigente, aurait examiné nues toutes les jeunes filles de la cité, en aurait choisit cinq, et aurait peint ce que chacune avait de plus beau. Même méthode (même légende ?)  à propos de Raphaël

Cf Platon, le Banquet, discours de Diotime ; premier degré de l’initiation par l’amour, lequel vise alors un seul beau corps ; deuxième degré : quand l’amant découvre que toutes les beautés sont sœurs. Ensuite élévation vers l’idée du beau, voir cours.

Ce qu’il y a d’universel dans le beau l’identifie au vrai : la juste mesure, la juste proportion. Le beau est une formule mathématique.

C. Une même beauté dans toute la nature et dans tous les arts : le principe de la mimésis

– Formule mathématique réconciliant la beauté naturelle et artistique

Proportions dans la nature – dans l’art (art grec), ou proportions dans l’art imitant et interprétant les mathématiques cachées de la nature ( art de la renaissance et classicisme).

Piero de la Francesca (portrait du duc d’Urbino), Poussin, Dürer (Le lièvre).

            

 

– modèle du beau qui transcende les différences culturelles : cf musique, au-delà du discours ressassé sur la différence des gammes, identité des intervalles harmoniques.

Universalité formelle de la beauté impliquée dans l’universalité du jugement de goût, Kant, CFJ.  

Transition : En même temps : la beauté est nécessairement diverse en elle-même : pas de pure symétrie ; équilibre de différences. Des différences dans les arts.

 

II. De la différence à la singularité.

A.      La beauté est devenue telle en devenant différente d’elle-même.

Il ne suffit pas de dire qu’à chaque moment et en chaque lieu la beauté redevient semblable ; les variations stylistiques ne rendent pas compte de l’histoire de la beauté et de l’art. Cette histoire implique des différences fondamentales.

Cf Hegel, mouvement historique ; Passage de la beauté animale à l’œuvre humaine ; stabilisation de la beauté en Grèce, puis s’échappe à elle-même pour se rapprocher de la vérité dans l’art chrétien. La vérité rejoint la singularité en quittant la beauté. (animaux égyptiens, Apollon du Belvédère et Christ en croix de Zurbaran).

 

 

B.      Beauté singulière

 

Ce qui est beau, c’est la singularité. Les portraits peuvent esthétiser la laideur, mais aussi bien la singularité comme écart sans laideur par rapport au beau idéal. Caroto (enfant avec dessin) et Velasquez (Aesopus)

  

Il y a même une singularité de chaque œuvre que l’on peut faire ressortir en gardant toujours le même sujet. Cf la collection des « cathédrales de Rouen de Monet

 

  

 

Romantisme. Singularité de la beauté humaine Werther et lotte (Goethe)  Lucinde (Friedrich Schlegel).

Singularité du génie et des œuvres. Singularité du paysage.  

 

 

C.      Le commun et l’incomparable.

 

Impossibilité de dégager des lois objectives dans le domaine du sentiment et donc du beau, Hume. Mais attention : cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de norme du jugement de goût : délicatesse de sentiment saisit finalité interne de l’œuvre et sa cohérence. Les génies singuliers (Homère par exemple) sont aussi inexplicables qu’universels.

Cf. Rousseau, universalité compréhensible de l’instinct /universalité sensible de la beauté/ singularité de la passion ; singularité de la beauté de Sophie (Emile) ou de Julie (NH).

NH, Lettre XXXVIII à Julie : « quel ravissant spectacle ou plutôt quelle extase, de voir deux Beautés si touchantes s’embrasser tendrement, le visage de l’une se pencher sur le sein de l’autre, leurs douces larmes se confondre…. Ah, qu’en ce moment j’eusse été amoureux de cette aimable Cousine, si Julie n’eut pas existé. Mais non, c’étoit Julie elle-même qui répandait son charme invincible sur tout ce qui l’environnait »

Transition : singularité objective de la beauté (B) ou singularité subjective de la passion (C) mais jamais singularité du jugement de goût, qui le détruirait inévitablement. Il n’y a plus de beauté du tout si le jugement de goût est singulier. Contre pur relativisme. Le problème est plutôt que l’on a pas quitté le domaine du semblable, du commun, on n’a fait qu’insister sur l’incarnation singulière d’une beauté universelle. Il s’agit de se demander maintenant ce que serait une authentique dissemblance de beautés qui ne feraient pas éclater la possibilité de parler d’une beauté.

  

III. Les beautés sont diverses : dissemblables et comparables.

 

A. Contre singularité pure, la dissemblance baroque

Art de la diversité, de la profusion des lignes, des couleurs, etc. Cf. principe des indiscernables, Leibniz : la beauté c’est l’ordre, mais l’ordre c’est la diversité. Beautés valent dans leurs différences, dans leur variation compréhensible mathématiquement. Cf. musique, arithmétique sans véritable compte.

G. Deleuze, Leibniz et le baroque.

Anne-lise Rey sur l’esthétique de Leibniz

 

 

 

B. La beauté singulière est toujours issue de la comparaison entre deux perceptions différentes

Beauté, dans la comparaison entre deux perceptions : une présente, une passée ; l’une peut appartenir au réel et l’autre à l’art.

Cf. Proust, la dissemblance et le « dialogue » entre la peinture et les femmes réelles.

Swann : défini par sa tendance à comparer les femmes et les tableaux. Cette comparaison fait naître une dissemblance qui lui fait dire que ses goûts esthétiques ne sont pas ces goûts amoureux, alors que la dissemblance même est la cause du beau. 

Odette et la Zephora de Botticelli 

 

 

Proust se situe à la limite précise entre semblance et dissemblance :

« trouvant seulement cette impression de beauté, quand, une sensation actuelle, si insignifiante fût-elle, une sensation semblable, renaissant spontanément en moi, venait étendre la première sur plusieurs époques à la fois, et remplissait mon âme, où les sensations particulières laissent habituellement tant de vide, par une essence générale, il n’y avait pas de raison pour que je ne reçusse des sensations de ce genre dans le monde aussi bien que dans la nature, puisqu’elles sont fournies par le hasard ». Le temps retrouvé, p. 497.

« On dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté », p. 647. Puis : « notre imagination est comme un orgue de Barbarie détraqué qui joue toujours autre chose que l’air indiqué ». Princesse de Guermantes – œuvre du XVIe ; « si l’on cherche à faire tenir dans une formule la loi de nos curiosités amoureuses il faudrait la chercher dans le maximum d’écart entre une femme aperçue et une femme approchée, caressée ; … nous voulons obtenir d’une femme une statue entièrement différente de celle qu’elle nous a présentée » La Prisonnière, p. 648 ;

 

C. C’est la différence irréductible qui fait la beauté.

          Cf. pluralité des muses – pluralité des sens (JL Nancy)

          différence de la signification de la beauté Apollon/ Dionysos, différence de la signification de l’amour dans les trois concurrentes Hera, Athena et Aphrodite (beauté souveraine, sagesse, sexualité) pourtant très semblables dans toutes les œuvres. Le jugement de Pâris ; version  de Rubens.

 

 

Cf. différence des sexes dans l’unique beauté grecque (voir plus haut, Apollon/ Aphrodite).  

   

 

 

 

La reproduction pure fait ainsi vaciller l’idéal de la beauté : ce qui compte, c’est de la voir différer. Cf. Andy Warhol. La reproductibilité est aussi bien naturelle (mère/fille : Tina et Lisa Bilotti) que technique (Marylin Monroe et Che Guevara).

 

 

 

Cette reproduction fait tout autant vaciller la singularité de l’œuvre, son « aura » :  

Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique : l’œuvre se libère de son aura singulière. Dévoile son aspect productif, son appartenance à la société. Se fait véritablement art : photographie, cinéma. 

                La beauté vaut par sa dissemblance à elle-même : cf les deux Catherine Deneuve, beauté animale/humaine dans Peau d’âne du même Jacques Demy.

 

Conclusion.

La reproductibilité des œuvres, inscrite à vrai dire dès leur origine (combien de copies des statues égyptiennes ou grecques…) nous fait comprendre que la beauté, naturelle ou artistique, est toujours déjà prise dans un mouvement de fragmentation ou de démultiplication ; elle ne peut ni se rassembler ni même se ressembler. Il n’y a pas d’universalité du beau, pas plus qu’il n’y a de singularité de l’œuvre, ou pire, de singularité du jugement de goût ; comme nos sens, la beauté est plurielle ou n’est rien. 

 

 

 

 

 

 



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